J’ai récemment donné mes premiers cours d’introduction au développement durable auprès d’étudiant.e.s en école d’ingénieur.e.s. Le détail du programme (un cours d’introduction et un TD où les étudiant.e.s passaient le Sulitest en ligne) peut se retrouver ici. J’ai eu envie d’écrire pourquoi, selon moi, il est essentiel d’instaurer de l’éducation au développement durable dans l’enseignement supérieur et plus particulièrement auprès des futur.e.s ingénieur.e.s.


Les ingénieur.e.s sortant d’école aujourd’hui seront possiblement à la retraite en 2055 si ce n’est plus, et personne ne sait ce que ces quelques quarante années nous réservent. D’où l’importance de pouvoir s’adapter, d’innover, d’accepter des idées différentes des nôtres pour ne pas être surpassé par la tournure que les événements pourraient prendre. Ce caractère adaptable semble être humain car qui aurait pu prévoir en 1960 que 50 ans plus tard, tout le monde ou presque aurait un ordinateur et un téléphone portable? L’adaptabilité réside dans le manque de choix face au temps qui passe et face à la diversité d’horizons possibles. Mais l’ingénieur.e censé bâtir le monde de demain, doit raisonner au-delà de l’adaptabilité ; il ou elle doit faire preuve d’une capacité d’analyse du futur et donc d’anticipation. On ne peut plus se permettre de développer des produits et des services et voir ensuite l’usage qu’il en est fait. On ne peut plus attendre avant d’ajuster les erreurs passées. Ces erreurs doivent être anticipées et ce de façon positive. On ne peut pas évoluer dans un monde de crainte de la technologie ou de la finitude des ressources naturelles, il faut faire avec. La prise en compte de ces nouveaux facteurs est primordiale à la survie de l’humanité.


24 postes. 24 élèves qui passent un test de connaissances sur la durabilité – le Sulitest. 60 questions en tout qui interrogent les élèves sur les énergies renouvelables, la diversité, l’égalité hommes-femmes, les impacts environnementaux des différents secteurs, le changement de comportement, la dignité, la pauvreté, l’éducation, l’accès à l’assainissement, la démographie, …

« Mais Madame, je comprends pas comment on est censés retenir toutes ces informations. Pourquoi on a pas un cours classique pour apprendre des choses sur le sujet ?»

Je leur explique alors que les 2 séances passées ensemble sont une première expérimentation pour leur école et que sans doute je serai amenée à les revoir l’année prochaine pour aller plus loin dans la compréhension des enjeux du développement durable.

Je leur propose alors de faire l’exercice un peu plus ludique que j’avais prévu. Je distribue à chacun l’un des 17 objectifs de développement durable afin qu’ils en prennent connaissance et qu’ils se demandent «de quel(s) autre(s) objectifs la réalisation de mon objectif dépend-elle ?», « comment est lié mon objectif aux autres ?». Ils énoncent un à un leur objectif pour l’ensemble du groupe. Et ensuite chacun.e se met en mouvement pour trouver les objectifs liés au sien. Je leur propose des bouts de ficelle pour marquer les liens entre eux. La fin de la pauvreté se lie à l’éradication de la faim, l’égalité des sexes à la réduction des inégalités et à l’accès à un travail décent pour tous, l’éducation de qualité s’immisce aussi auprès de l’égalité, la bonne santé et le bien-être rejoint l’eau et l’assainissement qui se lie à la vie aquatique et donc à la vie terrestre. L’énergie s’engage auprès des villes durables et de la vie terrestre et la lutte contre le changement climatique interagit avec différents objectifs. Le partenariat pour la réalisation des objectifs comprend qu’il est lié à tous les autres objectifs et tend à se placer au milieu.

Nous avons eu trop peu de temps pour formaliser tous les liens entre les objectifs mais l’idée générale est comprise : tous les objectifs sont liés les uns aux autres, et donc il faut mener chaque objectif en même temps que tous les autres.

Mais lorsqu’il est demandé aux élèves de justifier les liens qu’ils ont fait, c’est un peu plus dur et l’explication d’autres liens plus complexes les laisse songeurs.

Et là j’imagine toutes les possibilités pour les amener vers la compréhension des enjeux du monde d’aujourd’hui. Que si les villes ne peuvent gérer durablement le flux migratoire, que si les femmes n’ont pas plus accès à l’éducation, que si la biodiversité reste reléguée au second plan, que si l’accès à l’assainissement n’est pas garanti, … notre monde continuera à être un monde fait de déséquilibres, de souffrances et d’incohérences toujours plus insupportables.

Mais je n’ai pas le temps. J’aimerais avoir plus de temps pour les faire rêver d’un monde sain, vivant, viable, vivable, équitable, équilibré, … un monde heureux. Un monde pour lequel ils ont leur rôle à jouer en tant qu’ingénieur.e.


« Il me semble que souhaiter que leur (aux ingénieurs) formation scientifique et technique s’accompagne d’une formation solide en sciences humaines et sociales, c’est en somme souhaiter que les ingénieurs deviennent davantage que des acteurs se contentant de jouer les premiers rôles dans le déploiement de la technique, c’est vouloir qu’ils deviennent aussi des intellectuels de l’agir technologique, capables de penser ce qu’ils font et aussi de dire comment ils pensent ce qu’ils font. Vaste programme, me direz-vous, difficile à concrétiser, mais qui est sans doute devenu nécessaire. Car ce qui me frappe depuis quelques années, c’est l’extraordinaire discrétion des ingénieurs, ce qu’on pourrait même appeler le « silence assourdissant des ingénieurs ». On entend très fort qu’ils ne parlent guère : les avocats, les journalistes, les chercheurs écrivent, les footballeurs écrivent, les artistes écrivent, les économistes nous abreuvent de livres et d’articles à une cadence d’essuie-glace, mais pas les ingénieurs, sauf s’ils sont économistes… Ce silence des ingénieurs résonne comme un paradoxe à une époque où les enjeux des technologies et les questions qu’elles soulèvent débordent largement du cadre de la seule technique et font l’objet de discussions enflammées et de débats parfois fort vifs. »

Etienne Klein au colloque Ingenium du 1er décembre 2011 sur Les sciences humaines et sociales dans les écoles d’ingénieurs.

« Il ne s’agit pas pour l’ingénieur de s’intéresser seulement à la vie de la matière, à la vie des machines ; il faut aussi et surtout, et d’abord, s’intéresser à la vie de ceux qui penchés sur la matière, la travaillent sans relâche. »

Marie-Louise Paris, Les femmes ingénieures, 1927

«Les sciences humaines et sociales et les sciences pour l’ingénieur […] se chevauchent, se déplacent, se déconstruisent et se reconstruisent, se nourrissent et s’imprègnent à l’infini.»

Forest Joëlle, Faucheux Michel, Les recherches en sciences humaines et sociales en écoles d’ingénieurs – Vers une cartographie des savoirs ingénieux, 2007.

Lors de mes études d’ingénieure, j’ai eu la chance de me pencher sur la place des sciences humaines et sociales dans la formation des ingénieur.e.s. J’ai mené toute une enquête sur l’intérêt des élèves de mon école pour d’autres sujets que les sciences de l’ingénieur. Les apports suivants sont issus des recherches que j’avais réalisées durant l’année 2014. Mes écrits de l’époque rejoignent tout à fait mon approche actuelle à promouvoir un enseignement supérieur offrant l’occasion aux étudiant.e.s de s’interroger sur leur place dans le monde d’aujourd’hui.

La compréhension du monde dans sa dimension économique, sociale, politique, philosophique, environnementale amène inévitablement une plus-value au travail de l’ingénieur. En effet, les problématiques du développement durable et de la responsabilité sociétale des entreprises sont des éléments à ne pas oublier dans un travail en entreprise. L’ingénieur.e pouvant répondre aux besoins de son entreprise et de ses clients tout en prenant en compte ces aspects augmente la qualité de son travail et la performance de son entreprise sur le long terme. Ces problématiques ne doivent pas être traitées qu’avec un certain nombre d’étudiant.e.s qui auraient montré un certain intérêt pour le sujet. Elles doivent être généralisées, démocratisées et insérées dans différentes disciplines pour ne pas faire du « développement durable » ou autre appellation ambigüe, une simple discipline où il faut obtenir une note sur 20 jugeant de nos connaissances.

L’ouverture d’esprit qui n’a pas de prix dans le milieu professionnel et personnel me semble être une des clés pour assurer aux étudiant.e.s une certaine cohérence entre leur métier et leurs propres valeurs. Ceci est valable dans le sens où une grande ouverture d’esprit augmente la créativité, la tolérance, l’écoute et la compréhension de celui ou celle avec qui l’on travaille, et agrandit le champ des possibles quant à la future carrière. Finalement, il est plus facile de s’épanouir dans ses vies professionnelle et personnelle quand on a un esprit ouvert et alerte, esprit qui doit être développé le plus tôt possible. Ainsi accompagner l’ouverture d’esprit des étudiant.e.s me parait être un élément essentiel dans une formation qui ouvre les portes vers la vie active.

Ajoutons à ceci que l’ouverture d’esprit peut mener à plus de citoyenneté à travers un plus grand intérêt et une meilleure compréhension des événements et enjeux sociétaux, et donc à être plus actifs dans la société. Un monde où l’«élite» scientifique oserait prendre part aux débats et donner des avis raisonnés et rigoureux qui peuvent répondre à des problématiques sociétales d’aujourd’hui, est également rêvé par beaucoup de grands scientifiques tels que Etienne Klein et Robert Germinet qui dénonce l’ingénieur.e qui témoigne d’un « désintérêt total ou (d’une) défiance vis-à-vis de débats trop souvent dignes du café du commerce et ne répondant pas à leurs critères de rigueur scientifique» (1). De plus, ce monde entrainerait le développement d’une démocratie où le peuple prend réellement la parole, et diminuerait des peurs souvent non fondées sur les nouvelles technologies ou autres avancées scientifiques, à condition que l’ingénieur.e soit réellement capable de comprendre les enjeux de ces technologies et leurs conséquences pour la société. L’ingénieur.e de demain a tout intérêt à veiller à ce que la démocratie réponde aux défis économiques, environnementaux et sociaux d’aujourd’hui et demain, et ceci n’est possible qu’avec son implication. Ainsi « les écoles d’ingénieurs ne peuvent plus aujourd’hui faire l’économie d’une réflexion sur l’éthique de la profession » (1) et par là éclairer les élèves – à travers la formation et autres actions annexes – sur comment citoyenneté rime avec ingénieur.

De plus, une formation stimulant la curiosité des élèves semble être un vrai atout « à une époque où les connaissances sont disponibles partout, où l’on baigne dans l’information. Le rôle de notre formation est d’éveiller nos esprits à la curiosité et à la critique, en nous donnant envie de chercher des informations, de poser des questions et de trouver des idées nouvelles. Un esprit passif qui se contente de recevoir une formation sans se poser de questions ne pourra jamais faire un bon ingénieur, ne pourra pas s’épanouir, et pire encore, deviendra dangereux pour la Société » (Clarisse, alors étudiante en école d’ingénieur.e généraliste).

D’autres diront que l’ouverture d’esprit doit également être « développée individuellement quelle que soit la formation, car notre société est ouverte sur le monde et les relations internationales sont de plus en plus courantes dans les entreprises » (Quentin, alors étudiant en école d’ingénieur.e généraliste).

C’est vrai mais lorsqu’on passe la moitié de son temps à l’école et que notre formation caractérise et construit l’homme ou la femme que nous serons plus tard autant profiter de ce temps pour « nous inciter à nous poser de nouvelles questions, à nous intéresser à des sujets qui nous sont encore inconnus pour avoir une plus grande adaptabilité et une meilleure appréhension du monde actuel » (Anaïs, alors étudiante en école d’ingénieur.e généraliste).

Sources bibliographiques :

(1) Germinet, Robert, L’ingénieur au chevet de la démocratie, éditions Odile Jacob, 2004.


2 commentaires

Magrand · mars 15, 2018 à 18:20

Très belle initiative. En effet, les étudiants d’aujourd’hui, professionnels de demain, et en particulier dans le secteur scientifique, ne peuvent faire fi de ces problématiques. il est primordial, au moins, de les y sensibiliser. J’aimerais, en tant qu’étudiant en Droit Public souhaitant se spécialiser en Droit de l’Environnement, que ces cours là soient aussi délivrés dès les premières années de Droit aux futurs juristes, avocats et conseillers juridiques.

    Agathe · mars 15, 2018 à 18:34

    Oui, c’est une thématique et une ouverture d’esprit à distiller dans toutes les filières tant c’est transversal.

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